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Points clés à retenir
- Vagabond magnifique : Wojtkiewicz passa sa vie à voyager, jouer et improviser, incarnant l’âme libre des échecs.
- Pionnier du Dragon : C’est lui qui découvrit la suite 10…Rxf7 dans la variante classique, une idée reprise par Shirov.
- Palmarès contrasté : Champion de Pologne (1989, 1995), vainqueur de nombreux opens US, mais jamais au sommet absolu du classement mondial.
Un destin balte, une passion héritée du père
Aleksander Wojtkiewicz naît le 15 janvier 1963 à Riga, alors capitale de la République socialiste soviétique de Lettonie. Issu d’une famille d’origine polonaise, il découvre les échecs grâce à son père Pawel, joueur solide lui-même et grand amateur de cartes. Dès sept ans, le garçon intègre le célèbre club d’échecs de Riga, où il suit également les entraînements du Palais des Pionniers, encadré par Alfred Akmentinsh. Dans ce groupe de jeunes talents figure aussi le futur grand maître Alexander Shabalov, qui deviendra son ami de toujours.
Les grandes figures lettones — Mikhail Tal, Vladimir Bagirov, Aivars Gipslis, Alvis Vitolinsh — viennent régulièrement superviser la relève. Wojtkiewicz s’impose rapidement comme le meilleur de sa génération. En 1979, sa performance au championnat d’URSS des moins de 20 ans attire l’attention de Tal lui-même, qui prend le jeune prodige sous son aile. Shabalov rappellera avec humour que Tal l’initia aussi aux trois plaisirs non échiquéens essentiels : boire, fumer et… les femmes.
L’épopée du fugitif
En 1982, Wojtkiewicz reçoit son ordre d’appel pour le service militaire en Afghanistan. Horrifié à l’idée de finir chair à canon, il prend la fuite et se cache durant quatre ans. Il erre alors de Leningrad aux stations balnéaires de la mer Noire, dormant chez des amis, gagnant sa vie aux cartes et aux échecs. Shabalov raconte même qu’il travailla comme souteneur pendant cette période de cavale.
Épuisé, il finit par se rendre. Condamné à deux ans de prison, il y survit grâce à son talent de photographe et à sa passion des échecs. C’est derrière les barreaux qu’il découvre un coup décisif dans la variante du Dragon, une idée qui changera la théorie de cette ouverture. Il la confie à Shabalov, qui la transmettra à Alexei Shirov. Ce dernier l’appliquera contre Adams à Biel en 1991. Une des analyses modernes montre ainsi la suite : 1.e4 c5 2.Cf3 d6 3.d4 cxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cc3 g6 6.Fc4 Fg7 7.0-0 0-0 8.h3 Cc6 9.Fe3 Cxe4 10.Fxf7+? et au lieu de 10…Txf7 jugé longtemps favorable aux Blancs, Wojtkiewicz proposa 10…Rxf7. Après 11.Cxe4 Cxd4 12.Fxd4 e5 13.Fe3 d5, les Noirs obtiennent une bonne position. À l’époque, les programmes d’analyse n’existaient pas, et ce coup avait échappé aux maîtres. En voici une partie annotée, bien que certaines évaluations aient évolué.
Le retour en Pologne et les titres nationaux
Libéré grâce à une amnistie de Gorbatchev, Wojtkiewicz rejoint la Pologne, où il obtient la citoyenneté et relance sa carrière. Il dispute son premier tournoi occidental à Hastings fin 1988, puis remporte le championnat de Pologne dès sa première participation, en 1989. Il récidive en 1995. Sélectionné en équipe nationale, il représente la Pologne aux Olympiades de 1990 et 1992, ainsi qu’aux Championnats d’Europe par équipes.
Très soutenu par la Fédération polonaise, il en perd pourtant les faveurs après une série d’incidents liés à l’alcool. Shabalov rapporte qu’il arriva ivre à une grande compétition et traita les dirigeants de « communistes ». La rupture fut consommée. Mais Wojtkiewicz ne s’en formalisa pas : il préférait de toute façon la vie de saltimbanque.
Le vagabond des opens
Dès l’été 1989, il s’envole vers les États-Unis, enchaîne les opens avec un succès fluctuant. La même année, il sillonne l’Europe, notamment Berlin où il squatte chez Stefan Löffler. Les nuits se passent dans les cafés d’échecs et les casinos, les matins à cuver. Sa vie ressemble à une partie d’échecs sans roi, mais avec beaucoup de pièces en mouvement.
Membre de Polonia Varsovie (1988-1993, 1995-1997) puis de Gant-Hetman Wrocław, il atteint la finale de la Coupe d’Europe des clubs en 1997. Mais son cœur balance vers la liberté. Grâce à un partenariat avec la compagnie aérienne LOT, il voyage sans limites. Il devient le « roi des opens américains », remportant chaque année la prime de 10 000 $ offerte par l’US Chess Federation au joueur le plus victorieux du circuit.
Les dernières années, entre Baltimore et Tripoli
En 2002, à presque quarante ans, il accepte une bourse à l’Université du Maryland, mais l’abandonne vite faute de résultats académiques. Il s’installe à Baltimore, donne des cours d’échecs, continue de jouer le week-end. En 2004, il participe au Championnat du monde FIDE à Tripoli. Peu avant sa mort, il partage la première place au World Open de Philadelphie et au National Open de Las Vegas. Son classement FIDE culmine à 2595 en juillet 1998, mais il ne franchira jamais la barre symbolique des 2600.
Le 14 juillet 2006, Aleksander Wojtkiewicz décède à Baltimore d’une hémorragie interne due à une rupture intestinale. Il avait 43 ans. Sa tombe, sobre, mentionne son titre de grand maître. Mais c’est surtout dans les coups qu’il a inventés, les parties qu’il a animées et la légende d’un éternel vagabond que son souvenir demeure.
Pourquoi son héritage nous parle encore
Wojtkiewicz incarne cette figure romantique de l’échiquier : un joueur d’une intelligence rare, mais incapable de se soumettre à la discipline. En Limousin, dans mes clubs, je croise parfois ce genre de talent pur, un gamin capable de battre le champion local le lundi et de rater le tournoi du jeudi parce qu’il a préféré une partie de cartes. Avec un peu d’encadrement et de rigueur, ces joueurs-là pourraient aller loin. Mais comme Wojtkiewicz, ils prouvent aussi que le jeu demeure un art, pas seulement un sport de compétition.
Certains voient en lui un anti-héros, moi j’y vois un maître qui a su transformer une vie chaotique en une œuvre échiquéenne singulière. Sa découverte dans le Dragon restera dans les annales. Si vous jouez 1.e4 c5 2.Cf3 d6 3.d4 cxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cc3 g6, songez à lui. Et peut-être, comme moi, sourirez-vous en pensant que les échecs sont parfois plus savoureux lorsqu’ils s’écartent des sentiers battus.

Joueur d’échecs depuis l’âge de 11 ans, formé au club de Limoges dans les années 80.
Classé FIDE à 2 180 ELO en catégorie senior. Arbitre national depuis 2009, organisateur
de tournois régionaux et ancien coordinateur du circuit jeunes de la Ligue du Limousin.
Aujourd’hui, je partage ma passion à travers des analyses de parties, des conseils
d’ouvertures et des reportages sur la scène échiquéenne française et internationale.
Mon credo : les échecs sont un sport accessible à tous, du débutant au maître.
